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Miguel Amorós – Quand le réel devient illusoire

Auteur·e: Miguel Amorós
Titre: Quand le réel devient illusoire
Date: mai 2002
Notes: Notes pour la conférence au Centre Social La Trama à Zaragoza.
Texte original en espagnol : “Cuando lo real se vuelve ilusorio”
Source: Consulté le 9 août 2026 de sniadecky.wordpress.com


I. Cette époque qui a vu disparaître les grèves sauvages, les barricades de rue et la classe ouvrière elle-même qui réalisait les unes et érigeait les autres, voit naître de singuliers phénomènes comme la grève par délégation, la révolte sans altération de l’ordre, les chômeurs heureux ou la naissance sociologique de la citoyenneté. La dissolution de la réalité dans la société du spectacle suscite de curieux paradoxes comme celui d’un mouvement qui ne bouge pas, d’une rébellion tranquille ou d’un combat pacifique, dont nous ne pouvons comprendre la nature si nous ignorons que la réalité est systématiquement remplacée par des succédanés, se faisant toujours plus insaisissable, attendu que pour la majorité le fictif est le réel et le vrai, un moment du fictif. Ainsi donc ce mouvement n’existe pas, il n’y a aucune rébellion et personne ne combat ; existent, ça oui, l’image, la pose et la chorégraphie.

II. Mais les 500 000 personnes présentes à Barcelone [1] ne prouvent-elles pas la réalité massive d’un mouvement contestataire « antiglobalisation » ? Elles prouvent la réalité d’un spectacle de masse, comme les 150 000 qui visitent religieusement toutes les deux semaines le Camp Nou [2] ou les 700 000 qui se sont rassemblées le 17 – le lendemain ! – pour voir et écouter quelques-uns des protagonistes d’« Operación Triunfo » [3]. Ce sont de grandes opérations de consommation émotionnelle, qui une fois passées laissent les choses telles qu’elles étaient, comme si rien n’était arrivé. Leurs effets, loin d’être cumulatifs, sont régressifs. C’est précisément ce caractère inauthentique et consumériste qui attire la masse de participants ; s’il s’agissait de lutter pour de bon, ils ne viendraient pas. Les 500 000 étaient bien réels mais ils ne constituaient pas un mouvement ; ils étaient une juxtaposition de réalités partielles, dans l’impossibilité de se souder, incapables de se coordonner, aptes seulement à se masser périodiquement. L’idée de « l’unité » est une obsession pour les promoteurs de tels événements. Ce que ceux-ci présentaient comme un « mouvement » n’était qu’un simulacre de protestation intégrée servant à conformer la pensée et la conduite des participants, afin de les convertir en êtres stéréotypés qu’ils appellent « citoyens ». La supplantation de l’action réelle par l’acte symbolique, la caricature de l’ennemi, la ritualisation de l’affrontement, etc., sont des stéréotypes de comportement grâce auxquels le consommateur d’expériences apprend à voir ce que d’autres veulent qu’il voie. Bien que cela ressemble à une blague, certains finissent par penser que le meilleur remède contre les bombes est l’ingestion de sardines. En tout cas, selon des sources bien informées, il s’agirait d’une des « trente manières de dire NON à l’Europe du Capital ». Comme cela ne fonctionne pas toujours à la perfection, on en appelle à la morale « citoyenne » pour résoudre les problèmes : quand le participant, trouvant l’empereur nu, ne se comporte pas comme on le voudrait, il est accusé d’être « incivique » et violent.

III. Dans un capitalisme spectaculaire, où les services jouent un rôle prépondérant, en particulier dans le domaine de la commercialisation de la culture et de l’expérience, le divertissement et la mode sont les marchés les plus importants au monde. Toutes les actions sous leur emprise suivent les règles de la mode et tendent à se convertir en divertissement. La protestation ne pouvait y échapper ; qui plus est, son succès en dépendait. Quelques détails auraient dû éveiller nos soupçons. La primauté du « créatif » sur l’efficace, la nécessité conviviale de s’amuser, l’humour puéril, le souci de l’image et du style, et surtout l’extrême superficialité avec laquelle des accessoires de luttes réelles sont imités (cacerolazos, Reclaim the streets, Food not bombs…). Quant aux idées, dans ces milieux il était beaucoup plus facile de se procurer un pin’s ou un T-shirt qu’une analyse à demi cohérente. Tout était infantile et frivole et ne pouvait se défaire d’une certaine banalité, lui conférant un attrait irrésistible pour le public juvénile, client de toutes les modes dernier cri.

IV. Le monde colonisé par le nouveau capitalisme est envisagé par les consommateurs d’avant-garde comme une scène et c’est la représentation, le théâtre, qui mène le jeu. C’est pour cela que les gestes et les rituels sont plus importants que les contenus. La manifestation est une grande mise en scène dont le message repose moins sur le mot d’ordre que sur la dramatisation. On insiste sur le ludique mais on envisage le carnavalesque. Du jeu on garde la cérémonie, mais la victoire contre l’ennemi est obtenue en conjurant son image, comme par enchantement. On est pour le jeu mais on ne veut pas perdre. L’attitude la plus observable dans les manifestations antiglobalisation rappelle la manière dont les petits enfants jouent au foot : tous marquent des buts et gagnent. La logique antiglobalisation est indéfectiblement triomphaliste, si bien que les résultats doivent toujours être bons et seule la magie peut y parvenir. Chesterton avertissait à ce propos dans son livre Orthodoxie : « si je parie, je dois être obligé de payer, sinon le pari perd tout son charme. Si je lance un défi à quelqu’un, je dois être obligé de me battre, ou l’événement perd toute sa poésie. » C’est le hic de la protestation light : les manifestants détestent la poésie des événements et font bien attention à ce que leurs actes n’aient pas de conséquences réelles. Aventure oui, mais sans risque.

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