Miguel Amorós – Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe allemand Krisis
Auteur·e : Miguel Amorós
Titre : Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe allemand Krisis
Date : janvier 2003
Notes : Traduction française par Jacques Hardeau, novembre 2024. Texte original en espagnol : “Notas sobre el Manifiesto contra el trabajo del grupo Krisis”
Source : Consulté le 9 août 2026 de sniadecky.wordpress.com
Toutes nos peines, comme le dit Bob Black, viennent de ce que nous vivons dans un monde dominé par le travail. Si nous voulons arrêter de souffrir, nous devons arrêter de travailler. Cela doit être le premier point de tout programme révolutionnaire. Cette grande vérité a donné lieu à des propositions pour la suppression du travail qui ne sont pas toujours claires, comme celle de ce manifeste.
1. Le concept de travail dans le Manifeste est équivoque. Nous devons toujours comprendre le travail comme un « travail social réalisé », ou mieux, comme un « travail marchandise », ou mieux encore, comme un « travail salarié ». D’une part, le manifeste le définit comme tel, mais d’autre part, il est confus lorsqu’il parle de l’abolition du travail dans cette société grâce à la microélectronique ; il se réfère alors à toute activité productive dans laquelle l’homme est impliqué. Il semble sous-entendre que l’homme serait libéré de tout effort s’il se soumettait aux machines automatiques. En réalité, il leur est déjà soumis. L’automatisation correspond au stade le plus élevé de la division du travail. Derrière elle se cache tout un processus de fabrication des éléments de ces machines. En favorisant la division du travail, la technologie ne l’abolit pas, mais engendre plus de travail. Les nouvelles technologies ont, d’une part, rendu la marchandise-travail de plus en plus fantasmagorique, mais pas moins réelle. D’autre part, elles ont largement contribué à sa dévalorisation sur le marché. Les acheteurs de travail jouent sur sa faible valeur autant que sur sa rareté. Le capitalisme moderne est certes en passe d’abolir le travail productif effectué par les travailleurs, mais seulement dans la mesure où il développe le travail improductif (travail qui ne produit pas d’objets matériels mais des marchandises, par exemple des services, ou simplement des activités inutiles).
2. L’inutilité – et la nocivité – de la majeure partie du travail n’enlève rien à sa valeur dans les conditions actuelles. Ce qui détermine la nécessité du travail, c’est son statut de marchandise plus ou moins valorisée. La nouveauté réside dans le fait que la croissance de sa demande, contrairement aux phases précédentes du capitalisme, dépend non pas de moments de prospérité, mais de catastrophes. Les guerres, les catastrophes naturelles, l’éclatement des bulles financières, les faillites frauduleuses d’États, les nouvelles épidémies, etc. La terreur est un moteur important de la consommation. La demande – et le marché – se nourrissent en effet des crises, et donc de la peur. Les crises, loin d’exposer le caractère irrationnel de l’économie de marché comme c’était le cas jusqu’à présent, confèrent un supplément de rationalité apparente à la production de marchandises tout en la rendant essentiellement de plus en plus irrationnelle. Elle est présentée comme la seule solution aux problèmes qu’elle a elle-même créés. Quant au travail, il est devenu aberrant mais n’a pas disparu.
3. L’affirmation selon laquelle « la renaissance d’une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail » est une trivialité solennelle. Toute l’œuvre de Marx (sans parler de celle de Lafargue, de Bataille ou de l’Internationale Situationniste) est fondée sur cette rupture. Rappelons que pendant la guerre civile espagnole, les ouvriers anarcho-syndicalistes étaient rebutés par le terme de « paye » ou de « salaire » pour la rémunération du travail pour la collectivité, et aussi par leur prédisposition à abolir la monnaie en introduisant le troc ou les bons d’échange. Il semble que seule cette rupture avec le travail « rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l’échelle de toute la société. Et ce n’est que dans cette perspective que des luttes défensives et menées dans le cadre du système contre la logique de la lobbysation et de l’individualisation pourront être réagrégées… ». Le problème est plutôt de savoir si les minorités qui pratiquent cette critique sont capables de créer des communautés de résistance suffisamment importantes pour déclencher un processus de solidarité et de lutte à grande échelle, et plus spécifiquement, si elles sont capables d’organiser une fuite massive et consciente du travail. Après tout, ce sont les masses qui réclament aujourd’hui désespérément du « travail pour tous » – c’est-à-dire d’entrer sur le marché du travail – qui justement devront s’échapper du marché du travail. À ce stade, le Manifeste dirige sa critique contre la « gauche », c’est-à-dire contre un cadavre, et remporte une victoire éclatante (a moro muerto, gran lanzada [1]). A partir de là, on ne peut que tomber dans le byzantinisme du qui a commencé, de la poule ou de l’œuf : « Seule une critique du travail, nettement formulée et accompagnée du débat théorique nécessaire, peut créer ce nouveau contre-espace public, condition indispensable pour que se constitue un mouvement social pratique contre le travail ». Selon le Manifeste, ce sont d’abord les théoriciens (l’œuf), ce qui semble régler le problème non résolu des conditions réelles de la formation de la « coalition contre le travail » susmentionnée. La distance entre le débat proposé et « la formation de fédérations mondiales d’individus librement associés qui arracheront à la machine du travail et de la valorisation tournant à vide les moyens d’existence et de production et en prendront les commandes » n’est pas l’objet de leur intérêt. Notons au passage que le Manifeste fonde la création d’une société libre sur l’expropriation des moyens de production, pourtant inutiles à la moindre tâche émancipatrice. La technologie n’est pas neutre. Les moyens qui ont permis d’utiliser le travail des esclaves ne sont plus valables pour libérer la société du travail, ils ne peuvent donc faire l’objet d’une réappropriation tels qu’ils sont. Le Manifeste évite ainsi toute réflexion critique sur le rôle de la technologie dans la perpétuation du travail et dans l’orientation inhumaine du système productif.