Tunisie. Le régime de Kaïs Saïed durcit son offensive négrophobe pour dévier la colère sociale
Ces derniers mois, plusieurs militants antiracistes ont été durement réprimés par le régime de Kaïs Saïed. Témoignage d’une politique raciste et anti-immigrés, soutenue par une rhétorique de « grand remplacement » contre les personnes d’origine subsaharienne. Une manière de satisfaire les intérêts des puissances impérialistes, mais aussi de dévier la colère sociale produite par la crise que traverse le pays.
En juillet 2021, le président Tunisien Kaïs Saïed s’arrogeait les pleins pouvoirs, mettant fin au régime qui avait servi à canaliser le processus révolutionnaire de 2011. Aujourd’hui, l’autocrate poursuit ce tournant bonapartiste par une répression toujours plus dure de ses opposants, mais aussi par une politique toujours plus raciste. Saïed dissimule en effet la crise économique et sociale que traverse le pays derrière une propagande d’État : celle d’un prétendu « Grand remplacement » de la population par les migrants Subsahariens. Cette rhétorique, qui lui sert à justifier sa politique anti-immigration violente financée par les puissances impérialistes Européennes, alimente une recrudescence des attaques racistes en Tunisie.
La criminalisation de l’antiracisme tunisien prolonge l’escalade autoritaire
Le mois dernier, l’offensive raciste du régime de Kaïs Saïed lancée en 2023 s’est accentuée. La figure de l’antiracisme Tunisien Saadia Mosbah a été condamnée, jeudi 19 mars, à 8 ans de prison et à une amende de 30 000 euros pour des soi-disant malversations financières. Cette militante avait mené des mobilisations pour faire reconnaître et condamner le racisme en Tunisie sous le gouvernement précédent d’Essebsi et demandait que le 23 janvier soit déclaré journée commémorative de l’abolition de l’esclavage (aboli en 1946).
Pour l’ensemble des militant·es et activistes Tunisien·nes, c’est bien l’opposition frontale de Saadia au racisme d’État qui a été sanctionnée, sous prétexte d’un blanchiment d’argent inexistant. Pour réprimer les militant·es antiracistes, le régime a employé son procédé habituel : condamner les voix dissidentes sur la base de fausses accusations afin de museler l’opposition. C’est de cette façon qu’ont été condamné·es les journalistes Mourad Zeghidi (actuellement en grève de la faim), Borhen Bsaeies ou encore l’avocate et chroniqueuse antiraciste Sonia Dahmani à des peines de 2 à 3 ans de prison.
En condamnant ces militants, l’État criminalise l’antiracisme à l’heure même où ses politiques racistes s’accélèrent. Dès février 2023, le président Kaïs Saïed avait prononcé un discours dans lequel il évoquait l’existence d’une « horde de migrants clandestins » et un prétendu complot des migrant·es Africain·es visant à « changer la composition démographique » et à menacer l’« identité nationale arabo-musulmane » du pays. Une rhétorique xénophobe du « grand remplacement », qui s’inspire des discours de l’extrême droite Européenne et constitue le versant idéologique de la violente campagne anti-migrants déclenchée par le régime Tunisien.
La répression subie par les membres du mouvement antiraciste Tunisien, alors que s’accroît le nombre d’attaques racistes, s’inscrit dans la continuité du tournant autoritaire du régime. Kaïs Saïed porte à ses dernières conséquences un processus de contre-révolution qui ne date pas de 2021. Le régime de Contre–Révolution démocratique né en 2011 en constituait la première étape alors qu’il avait servi à canaliser les aspirations révolutionnaires du peuple Tunisien.
À l’été 2021, la Tunisie a été frappée par une crise économique et sociale aggravée par la COVID-19. Sous prétexte de s’opposer à la corruption d’Ennahda – le parti réactionnaire issu de l’islam politique dirigé par Rached Ghannouchi et alors majoritaire à l’Assemblée –, le président Kaïs Saïed, élu en 2019, a alors mis en œuvre un coup d’État militaire. Il s’est arrogé les pleins pouvoirs, séduisant une grande partie des classes populaires par un discours populiste et nationaliste.
Depuis, la Tunisie connaît une régression brutale des droits et des libertés démocratiques. Les principaux opposant·es du régime sont emprisonné·es, tandis que des organisations humanitaires, partis politiques, syndicats, chercheur·euses Tunisien·nes ou étranger·es ou encore des journalistes sont condamné·es pour avoir critiqué le président. Un prisonnier déjà incarcéré a même subi un rallongement de peine pour avoir refusé de regarder l’allocution télévisée de Kaïs Saïed.
Une politique négrophobe financée par l’UE depuis 2023
Depuis 2023, l’autocrate tunisien tente de détourner la colère sociale en désignant les migrants Subsahariens comme des boucs émissaires de la paupérisation de la classe ouvrière. L’État propage un discours mensonger, accusant ces migrants d’aggraver la souffrance populaire et la crise de l’emploi. Ce même discours est mobilisé par l’extrême droite européenne pour justifier les violences de l’UE contre les migrant·es – dont celles et ceux d’origine Tunisienne.
Cette répression des migrants subsahariens est directement financée par l’Union Européenne. La montée de la négrophobie d’État et la vague de violences anti-migrants coïncident avec la signature du mémorandum d’entente entre l’UE et Kaïs Saïed en juillet 2023.
Avant de signer le mémorandum avec l’UE, piloté par Giorgia Meloni, le président de l’État semi-colonial avait refusé l’aide du FMI (conditionnée à la levée des subventions des biens de première nécessité comme le pain, ce qui risquait de générer des émeutes massives comme en 1983-1984). Alors que la crise s’était accentuée, le président avait finalement reçu à bras ouverts près de 900 millions d’euros de l’UE en 2023. Une fraction très importante de cette somme (105 millions d’euros), complétée par une enveloppe supplémentaire de 26 millions envoyée par la France, était destinée à équiper et à former les garde-côtes Tunisiens, connus pour leurs méthodes meurtrières afin d’empêcher les départs vers l’Europe, notamment depuis Sfax.
Juste après la signature de ce mémorandum, des attaques ont été commises contre des migrants d’Afrique Subsaharienne : des cas de tortures et des déplacements forcés ont été répertoriés tandis que certains travailleurs étrangers sont morts de faim et de soif. Des pogroms ont été organisés contre la population noire de Tunisie à Sfax : attaques au sabre, lynchages, vols et saccages de maisons ont eu lieu dans les quartiers habités par des populations noires. En plus d’avoir alimenté ces violences extrêmes envers les migrants Subsahariens, le mémorandum signé avec l’Union Européenne a aussi accentué le nombre d’expulsions d’Europe de migrant·es Tunisien·nes en situation irrégulière.
En 2025, le média Nawaat a fait le bilan de ce mémorandum de l’UE : son unique résultat a été d’avoir imposé des conditions de vie désastreuses à l’ensemble des migrants Subsahariens transitant par la Tunisie, en plus d’attiser la recrudescence des violences anti-migrants.
Les autorités ont jeté en prison les activistes qui apportaient de l’aide humanitaire aux migrant·es. Elles ont rassemblé les migrants Subsahariens arrêtés dans la Méditerranée alors qu’ils cherchaient à gagner l’Italie, puis les ont parqués dans des camps de réfugiés sur les terres agricoles et les oliveraies, entre les délégations de Jebiniana et d’El-Amra. Les agriculteur·ices de Tunisie ont subi d’importantes pertes matérielles car ces camps ont été érigés sur leurs terres arables. Une conséquence directe de la politique raciste du régime qu’il a cependant instrumentalisée pour venir renforcer les tensions entre paysans et personnes immigrées.
De surcroît, le régime Tunisien lance des campagnes déguisées d’expulsion de masse des migrants. En juillet 2025, un programme coordonné par le ministère de l’Intérieur, le Croissant-Rouge Tunisien et des autorités locales aurait expulsé près de 4500 ressortissants d’Afrique subsaharienne dans leur pays d’origine d’après des sources officielles.
En parallèle, en juillet 2025, Kaïs Saïed a fait pression sur l’Organisme international pour les migrations (OIM) pour qu’il multiplie les bénéficiaires de son programme dit d’« Aide au retour volontaire et à la réintégration » (AVRR) incluant le billet d’avion, l’assistance médicale et, dans certains cas, un soutien financier ou logistique à la « réintégration ». Depuis son lancement en 2022, ce programme s’est soldé par le retour de 22 377 migrants en situation irrégulière, dont 2 103 depuis le début de l’année 2026. Cette politique assure l’expulsion de milliers de personnes en la maquillant derrière la propagande mensongère d’un « retour volontaire ».
En pleine crise, le régime tunisien désigne un bouc émissaire pour dévier la colère
Pour l’heure, c’est en partie grâce à ces politiques négrophobes et ultra-nationalistes, appuyées par les impérialistes Européens, que le régime de Saïed tient en organisant la division de la population noire et de la population arabe pour mieux affaiblir la classe ouvrière tunisienne. Car la Tunisie connaît actuellement une crise sans précédent avec une inflation importante, une dette publique importante, un chômage élevé – plus de 40% chez les jeunes – et une pénurie des denrées alimentaires de base.
De surcroît, le désastre environnemental impacte directement les habitants du pays : à Gabès, plusieurs manifestations ont eu lieu l’année dernière contre la pollution produite par des usines détenues par le Groupe Chimique Tunisien. Les rejets toxiques produisent des taux de pollution mortifères qui engendrent des cancers, des crises d’asphyxie, des maladies chroniques ainsi que la dégradation de la faune et de la flore terrestre comme maritime, le tout pour produire des engrais phosphatés vendus aux pays européens.
Depuis la France, nous devons dénoncer le rôle des impérialistes européens dans le pillage du pays, la responsabilité de l’UE dans la destruction des droits syndicaux et démocratiques de la population et la complicité criminelle de l’UE avec les politiques racistes du gouvernement : la stratégie d’externalisation des frontières européennes constitue une cause profonde de l’escalade des violences anti-migrants en Tunisie.
En Tunisie, l’ensemble des travailleurs, quel que soit leur pays de naissance, doit s’unir pour mener une lutte conséquente contre les politiques autoritaires, anti-ouvrières et racistes du régime et contre la prédation du capital impérialiste. À la suite de la marche antiraciste qui a eu lieu le samedi 20 juin, les travailleurs du pays doivent renouer avec l’esprit de la révolution de 2011 pour mettre fin à la corruption, à la violence de l’enrichissement de la bourgeoisie tunisienne et de l’État soumis aux impérialistes.
Article de Révolution Permanente