Internationale

Les « Homes Indiens » : 88 ans de colonisation déguisée

Pendant près d’un siècle, la France a maintenu en Guyane un système d’internats pour enfants amérindiens que l’on appelait les « Homes Indiens ». Un dispositif d’assimilation culturelle qui a arraché des enfants à leurs familles, interdit leurs langues, effacé leurs repères, et imposé une identité française comme unique horizon possible. Ce système n’a pas été une dérive : il a été pensé, financé et toléré par l’État.

Entre 1935 et 2023, environ 2 000 enfants Wayana, Teko, Wayãpi, Lokono ou Kali’na ont été placés dans ces foyers administrés par des congrégations catholiques. Certains y ont été envoyés par leurs parents, souvent sous pression ou faute d’alternative scolaire. D’autres ont été retirés de force de leurs villages. Les témoignages qui émergent aujourd’hui décrivent une vie faite de discipline, de punitions, de travail domestique, de prières obligatoires et d’interdictions linguistiques. On ne leur demandait pas seulement d’apprendre : on leur demandait de devenir quelqu’un d’autre.

Le « home » d’Iracoubo, dans le nord de la Guyane, dans les année 1950. Fonds de Arnauld Heuret

Ce système a perduré après la départementalisation de 1946, sans remise en question. La République, qui aime se présenter comme protectrice des minorités, a laissé fonctionner pendant des décennies des foyers où l’on punissait des enfants pour avoir parlé leur langue maternelle. Les autorités locales savaient. Les autorités nationales savaient. Personne n’a jugé utile d’enquêter. La Guyane, périphérique dans l’imaginaire Français, est restée un territoire où les violences coloniales pouvaient se perpétuer sans provoquer de scandale.

Il faudra attendre 2022 pour que le travail d’Hélène Ferrarini mette fin au silence. Son enquête révèle l’ampleur du système, les mécanismes d’assimilation et les traumatismes qui se transmettent encore aujourd’hui. À partir de là, les survivants prennent la parole. Ils racontent la honte inculquée, la rupture familiale, la perte de langue, la difficulté à se situer entre deux mondes. Ils racontent une violence qui n’a jamais été reconnue, jamais réparée.

En 2024, une proposition de Commission Vérité est déposée à l’Assemblée Nationale. L’objectif : documenter les violences, ouvrir les archives, écouter les survivants. Mais le projet se heurte à la prudence politique. Les conditions ne seraient « Pas réunies ». Une formule qui sonne comme un refus de regarder en face une histoire qui dérange. La France, qui condamne les pensionnats autochtones au Canada ou en Australie, peine à admettre qu’elle a mené des politiques similaires sur son propre territoire.

Les traces des Homes Indiens sont visibles partout en Guyane. Dans les villages où les langues disparaissent. Dans les familles où les silences pèsent. Dans les revendications identitaires et territoriales qui se renforcent. Dans la méfiance envers les institutions Françaises, héritée de décennies de contrôle et de déni. Les Homes Indiens ne sont pas un épisode isolé : ils sont un élément structurant de la relation entre l’État Français et les peuples autochtones d’Amazonie.

Reconnaître cette histoire n’est pas un geste symbolique. C’est une nécessité politique. Les survivants demandent que la France assume ce qu’elle a fait : qu’elle ouvre les archives, qu’elle écoute, qu’elle répare. Pas pour réécrire le passé, mais pour permettre aux communautés de reconstruire ce que l’assimilation a tenté de détruire. Les Homes Indiens ont été un instrument de domination. Les nommer pour ce qu’ils sont, c’est commencer à sortir de cette domination.

La Guyane n’a pas besoin de commémorations abstraites. Elle a besoin de vérité. Et la vérité commence par dire que les Homes Indiens ont été une violence d’État, exercée sur des enfants, pendant près d’un siècle, dans le silence presque total de la République. Confirmer cette réalité, c’est enfin reconnaître que les peuples autochtones ne sont pas des populations à « Intégrer », mais des nations à respecter.

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