Bloody Sunday 1972 : le jour où l’armée britannique a tiré sur son propre peuple
Le 30 janvier 1972, dans le quartier du Bogside à Derry, l’armée britannique ouvre le feu sur des manifestants pacifiques. Quatorze civils catholiques perdront la vie. Cet événement, connu sous le nom de Bloody Sunday, deviendra un tournant majeur du conflit Nord‑Irlandais, attisant la colère, radicalisant une génération et marquant à jamais la mémoire collective.
1. Le contexte : une Irlande du Nord sous tension
À la fin des années 1960, la minorité catholique d’Irlande du Nord subit discriminations politiques, sociales et policières :
- Gerrymandering favorisant les protestants,
- Accès inégal au logement,
- Violences policières récurrentes.
Face à cela, la Northern Ireland Civil Rights Association (NICRA) organise des marches pacifiques pour réclamer l’égalité. Mais la situation dégénère : affrontements avec les loyalistes, répression policière, montée de l’IRA provisoire.
En août 1971, le gouvernement nord‑irlandais introduit l’internement sans procès, permettant d’arrêter des centaines de catholiques sans jugement. La colère explose.
2. La marche du 30 janvier : un cortège pacifique sous haute surveillance

La NICRA organise une grande marche à Derry pour protester contre l’internement. Malgré l’interdiction officielle, 10 000 à 15 000 personnes se rassemblent pacifiquement.
Le cortège avance dans une ambiance tendue :
- La Royal Ulster Constabulary (RUC) bloque plusieurs rues,
- Le 1er bataillon du régiment de parachutistes (1 Para) est déployé, réputé pour sa brutalité,
- Des blindés sont positionnés aux points stratégiques.
Vers 15h30, une partie des manifestants bifurque vers une barricade militaire. Quelques jets de pierres éclatent. Les soldats répondent d’abord par des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc.

3. Le massacre : quand les parachutistes ouvrent le feu
Soudain, les parachutistes reçoivent l’ordre d’entrer dans le Bogside. Le lieutenant-colonel Wilford, paniqué par des rumeurs de snipers de l’IRA, envoie ses hommes en violation d’un ordre supérieur.
Quelques minutes plus tard, les soldats tirent à balles réelles sur des civils désarmés.

Le bilan immédiat :
- 13 morts sur place,
- 1 mort quelques mois plus tard,
- Au moins 15 blessés par balles,
- Plusieurs victimes touchées dans le dos, en fuite.
Parmi les morts, Jackie Duddy, 17 ans, abattu alors qu’il courait pour se mettre à l’abri. La photo du père Daly brandissant un mouchoir blanc taché de sang pour tenter de le sauver deviendra iconique.
Aucun soldat Britannique ne sera blessé par balle ce jour‑là.

4. Les conséquences : un choc politique et une radicalisation massive
Le Bloody Sunday provoque une onde de choc :
Dans la population catholique :
- Perte totale de confiance envers l’armée Britannique,
- Montée de la colère et du désespoir,
- Vague de recrutement massive dans l’IRA provisoire, qui apparaît comme la seule défense possible.
Au niveau politique :
- Suspension du parlement nord‑irlandais,
- Mise en place du Direct Rule depuis Londres en mars 1972.
À l’international :
- Journée de deuil national en République d’Irlande,
- L’ambassade Britannique à Dublin est incendiée par la foule.
5. Les enquêtes : du déni à la reconnaissance officielle
1972 : le rapport Widgery
La première enquête blanchit largement les soldats, reprenant leur version selon laquelle ils auraient été attaqués. Ce rapport est immédiatement dénoncé comme un whitewash.
1998–2010 : le rapport Saville
Après 12 ans d’enquête, le rapport conclut que :
- Les victimes ne représentaient aucune menace,
- Les tirs étaient injustifiés et injustifiables,
- Certains soldats ont donné de faux témoignages pour se couvrir.
2010 : excuses officielles
Le Premier ministre Britannique David Cameron présente des excuses publiques au nom du Royaume‑Uni.
2025 : procès du soldat F
Un ancien parachutiste est jugé pour deux meurtres et cinq tentatives de meurtre. Il sera finalement acquitté.
6. Un héritage toujours vivant
Le Bloody Sunday reste :
- Un symbole de la lutte pour les droits civiques,
- Un traumatisme collectif pour la communauté catholique,
- Un rappel des dérives possibles d’un État militarisé,
- Un événement fondateur dans la mémoire du conflit nord‑irlandais.
Il a inspiré de nombreuses œuvres culturelles, notamment Sunday Bloody Sunday du groupe U2.
Conclusion
Le Bloody Sunday n’est pas seulement un massacre : c’est un moment où la confiance entre un peuple et l’État censé le protéger s’est brisée. C’est aussi un rappel brutal de ce que produit la discrimination systémique, la répression et la militarisation d’un conflit politique.
Aujourd’hui encore, les murs de Derry portent les traces de cette journée, comme un avertissement gravé dans la pierre.

1. John ‘Jackie’ Duddy — 17 ans
Premier tué. Abattu alors qu’il courait. Le prêtre Edward Daly tentait de le sauver avec un mouchoir blanc.
2. Patrick Doherty — 31 ans
Touché dans le dos alors qu’il rampait pour se mettre à l’abri.
3. Bernard ‘Barney’ McGuigan — 41 ans
Tué en brandissant un mouchoir blanc pour aider un blessé.
4. Hugh Gilmour — 17 ans
Abattu en fuyant. Photo célèbre de lui agonisant.
5. Kevin McElhinney — 17 ans
Touché dans le dos alors qu’il rampait vers un mur.
6. Michael Kelly — 17 ans
Tué par une balle dans l’estomac. Désarmé.
7. John Young — 17 ans
Abattu près de la barricade Rossville.
8. William Nash — 19 ans
Tué près de la même barricade. Son père, Alexander Nash, sera blessé en tentant de l’aider.
9. Michael McDaid — 20 ans
Tué d’une balle dans la tête.
10. James ‘Jim’ Wray — 22 ans
Blessé une première fois, puis exécuté d’une seconde balle alors qu’il était au sol.
11. Gerald Donaghey — 17 ans
Blessé mortellement. L’armée affirmera avoir trouvé des bombes artisanales sur lui — accusation démontée plus tard par le rapport Saville.
12. Gerald McKinney — 35 ans
Tué alors qu’il criait aux autres de ne pas courir.
13. William McKinney — 26 ans
Tué en tentant d’aider Gerald Donaghey.
14. John Johnston — 59 ans
Touché par balle ce jour-là. Il mourra de ses blessures quelques mois plus tard. Il est officiellement reconnu comme la 14ᵉ victime.