Anarchisme

Rouslan Sidiki – Anarchiste et partisan, condamné à 29 ans de prison en Russie

Citoyen russe et italien, électricien de la ville de Riazan, explorateur des sites industriels, cycliste itinérant, anarchiste et partisan dans la résistance à la guerre russe en Ukraine. Tous ces mots peuvent servir à décrire Rouslan Sidiki, âgé de 36 ans.
Il a été condamné en Russie le 23 mai 2025, à 29 ans de prison. Selon le verdict, le camarade passera les 9 premières années de sa peine en prison, avant d’être transféré dans une colonie pénitentiaire de haute sécurité.

St-Arc (CC BY-NC-SA)

Riazan

Dès mon plus jeune âge, j’ai été fasciné par les mécanismes et l’électronique. J’ai donc reçu des livres de sciences et des jeux de construction.

J’ai eu une enfance typique de jeune dans une zone industrielle des années 90. J’ai passé beaucoup de temps dans la rue, car il n’y avait rien à faire à la maison. C’était beaucoup plus marrant de fuir le vigile du chantier, lancer des bonbonnes de gaz dans le feu en attendant l’explosion, fouiller dans les sous-sols, construire des cabanes dans le bois.

Syracuse

Vers l’âge de 12 ans, il rejoint sa mère lors des vacances d’été. Dès lors, il vivra et étudiera en Italie. Il ne retournera à Riazan que pour les étés et y retrouver sa grand-mère.

Je me souviens parfois de ma vie en Italie avec nostalgie. J’y ai plutôt bien vécu : la mer, les montagnes et un volcan sont à proximité. Un endroit idéal pour ceux qui aiment la tranquillité. Mais, comme je l’ai dit plus tôt, la perspective d’une vie plus longue en Europe me semblait trop ennuyeuse. Eh bien, 2023 s’est avérée être l’année la moins ennuyeuse de ma vie, surtout la période du 29 novembre au 2 décembre.

*Tchernobyl

J’ai vécu et travaillé en Italie, mais alors que j’étais retourné une nouvelle fois en Russie, j’ai décidé de rester lorsqu’on m’a proposé un emploi d’électricien à Riazan.

Avant les événements de 2014, je me rendais en Ukraine une fois par an pour faire de la randonnée dans la zone de Tchernobyl.
J’aime traverser des terrains difficiles, me cacher des patrouilles, utiliser du matériel militaire. Je me suis également fait des amis en Ukraine, dont certains ne retourneront malheureusement jamais camper.

Nouvelle voie

Légende : À gauche, Nikolaï Panteleïev, fondateur et doyen de la « Nouvelle Voie », à droite Rouslan Sidiki

Un jour, en lisant une publication, je suis tombé sur une commune de la région de Léningrad, dont la description correspondait à ma vision d’une communauté autonome.
De plus, à « Nouvelle Voie », il y avait un besoin de nouveaux habitants.
Mon projet incluait la construction d’une petite centrale hydroélectrique sur la rivière, permettant d’alimenter la colonie en électricité.
Je travaillais à Riazan en dédiant quelques mois par an à « La Nouvelle Voie », où je m’occupais du jardinage et du bricolage.
Tous les ans, j’espérais qu’on pourrait créer une forme de production auto-suffisante qui permettrait à la commune d’exister sans dépendre de l’extérieur.
Malgré nos désaccords, je valorise l’expérience que j’y ai vécue et j’espère que la maison que j’ai construite servira un jour à quelqu’un d’autre.

Anarchisme

Je ne suis pas devenu anarchiste d’un seul coup. À l’époque où je ne connaissais pas encore ce mot-là, j’avais déjà une conception d’un monde juste : sans États, avec des communes autogouvernées.
L’un de mes amis m’a dit qu’il s’agissait là de l’idéal anarchiste.
Je n’aime pas la rigidité idéologique de certains anarchistes et communistes qui me rappellent parfois des fanatiques religieux.
Je peux dire une seule chose : mon rejet du totalitarisme et du fascisme reste inébranlable.
Des idées issues de divers courants de pensée peuvent m’être proches. Le monde change et ce qui était pertinent et actuel il y a un siècle peut ne plus l’être aujourd’hui.

Maïdan

La guerre de 2014 commence avec l’invasion de Sloviansk par Igor Guirkine, officier des renseignements de l’armée russe, aussi responsable de l’annexion de la Crimée, même si un nombre non négligeable de mineurs a effectivement pu rejoindre des formations armées qui se sont montées par la suite.


Je suivais la situation en Ukraine depuis fin 2013. À cette époque, je pensais prendre part aux manifestations, mais finalement je n’ai pas réussi à économiser assez pour prendre des congés à mes frais. Je ne m’attendais pas à ce que la Russie fasse un pas aussi minable, profitant de la période de transition politique dans le pays pour annexer la Crimée et envahir le Donbass.
Je pense qu’aujourd’hui, personne n’est dupe quant à ceux qui ont occupé la Crimée, abattu l’avion de Malaysia Airlines, ou encore ceux qui se sont battus autour de Donetsk et Louhansk en prétendant être « des mineurs du Donbass en colère ».

24-02-2022

« J’avais envie de ronger les canons des fusils avec mes dents, de désespoir. »

Un mois avant [la grande invasion], le flux d’informations était rempli de rapports manifestement faux sur des bombardements et d’autres provocations de la part de l’armée ukrainienne.
On peut établir un parallèle historique avec les fausses provocations qui ont précédé l’invasion de la Pologne par l’Allemagne nazie ou l’invasion de la Finlande par l’URSS.
Ayant pris conscience du fait que la guerre allait durer, j’ai décidé d’agir militairement à la fin de l’année 2022. L’armée russe a délibérément attaqué les infrastructures énergétiques de l’Ukraine dans le but de priver les citoyens d’eau, de chauffage et de lumière afin de faire pression sur leurs dirigeants.
L’État russe nous a coupé tous les moyens d’agir sur la situation de manière pacifique : la personne qui manifeste contre la guerre devient traître à la patrie et subit la répression. Dans cette situation, il n’est pas étonnant que certains préfèrent quitter le pays, pendant que d’autres prennent des explosifs.

Aéroport militaire

Le bourdonnement des bombardiers TU-22 et TU-95 de l’ère soviétique que j’entendais par ma fenêtre annonçait les frappes sur l’Ukraine. J’habitais avec ma grand-mère âgée de 80 ans et je comprenais à quel point il est difficile pour les personnes âgées et malades de vivre sans chauffage ni éclairage l’hiver.
[Lors de l’été 2023] Cela m’a convaincu du choix de ma cible : l’aéroport militaire Diaguilevo, situé à 10 kilomètres de chez moi.
J’ai partagé mes plans concernant l’aéroport avec un camarade ukrainien, qui m’a mis en lien avec une personne expérimentée dans le domaine.
Il n’y a eu aucun accord concernant une rémunération éventuelle, les relations se nouaient d’égal à égal, de façon amicale, personne ne m’a donné d’ordre.
Juste avant de partir, j’avais remarqué un renard qui fouillait aux alentours, mais sans y prêter une attention particulière.
Plus tard, j’ai appris par les médias que seulement l’un des quatre drones est arrivé à destination : le renard a sans doute renversé les trois autres.

Stop the wagons

Chaque jour, Rouslan voit passer un train devant ses fenêtres, pour une « destination lointaine ». Son second geste aura une plus grande résonance et peut rappeler aux Italiens, l’histoire racontée dans la chanson de Francesco Guccini, « La locomotiva ».
Cependant, R. Sidiki n’est pas dans les meilleures dispositions ; il est très affecté par le décès brutal de sa grand-mère.

La guerre suivait son cours, et j’ai alors décidé que si je n’y arrivais pas depuis le ciel, il fallait agir au sol. L’infrastructure ferroviaire, c’est le système sanguin d’un pays belligérant. J’ai partagé mes réflexions avec mon camarade ukrainien.
[Après les préparatifs terminés] Quand le jour s’est levé et que j’ai commencé à distinguer l’image transmise par la caméra, j’ai attendu le bon moment, vérifié qu’il ne s’agissait pas d’un train passager et déclenché l’explosion.
Je me suis échappé de l’endroit de l’action, j’ai dissimulé mon vélo, mes chaussures et mes vêtements à environ dix kilomètres. J’ai ensuite emprunté un autre itinéraire pour rentrer chez moi, sans vélo et habillé autrement.

Torture

L’explosion a eu lieu le 11 novembre 2023 et j’ai été arrêté le 29. Les tchékistes m’ont dit qu’ils n’avaient pas réussi à déterminer comment je suis arrivé sur le lieu du sabotage.
Le téléphone de campagne Ta-57 (appelé communément « Tapik ») leur a servi d’appareil de torture. Ils ont attaché des câbles électriques à mes jambes et quand l’un d’eux ordonnait de lancer l’appel, ils commençaient la torture à l’électricité.
Le lendemain matin, des gens masqués m’ont repris et ont commencé à me frapper dans la foulée et à me torturer à l’aide d’un Taser.
Le Taser n’a rien de flippant, mais il crame les tissus des fringues en laissant des traces de brûlure sur le corps. Ils ont même brûlé une partie de mon tatouage sur l’épaule.

Dans ce cas précis, un événement extraordinaire s’est produit. Après les tortures subies au poste de police, Rouslan a été emmené en prison, où le médecin traitant a documenté les blessures. L’avocat demande – et se voit généralement refuser – un rapport médical.
Dans le cas de Rouslan, l’administration pénitentiaire commet une « ­erreur » et délivre le document. Cela pourrait avoir son importance.
Pour une fois, les autorités elles-mêmes reconnaissent les blessures. Il est difficile de dire s’il s’agit d’une question d’incompétence ou d’un geste de défiance de l’intérieur du système.
« Le seul espoir pour Rouslan est de faire connaître son cas. Cela le protégera de nouvelles tortures et, peut-être, un jour, il pourra être inscrit sur la liste des prisonniers de guerre à échanger », explique son avocat.

Procès

La déclaration finale de Sidiki devant la cour

« Je regrette que mes actions aient mis en danger [Alexander] Bogatyrev, [Sergey] Tarabukin et [Dmitry] Unshakov. Ils n’étaient pas mes cibles et je suis heureux qu’aucun préjudice grave ne leur soit arrivé.
Mon objectif était le matériel militaire russe, ainsi que les chaînes logistiques utilisées pour transporter celui-ci et le carburant. Je voulais compliquer les opérations de combat contre l’Ukraine.
Bien sûr, toute explosion ou nouvelle sur des sabotages peut effrayer des gens. Mais c’est le cas aussi pour les survols de missiles et de début d’opérations militaires – ils sont destinés eux aussi à terroriser les populations civiles.
J’ai déclaré à plusieurs reprises que je n’avais pas l’intention d’intimider délibérément qui que ce soit. J’ai moi-même choisi mes cibles. J’ai attaqué la zone de stationnement des avions militaires pour détruire des avions de combat. J’ai fait sauter la ligne ferroviaire pour la mettre hors d’usage, après avoir confirmé que des transports militaires l’utilisaient.
Je me suis assuré qu’aucun train de voyageurs ne circulait sur la voie que j’ai sabotée et j’ai maintenu un contact visuel pour confirmer cela. Si je ne me souciais pas de la vie humaine, j’aurais pu faire dérailler un train sans être physiquement présent.
Je n’ai rien à voir avec la tentative supposée de fabriquer un nouvel engin explosif ou de faire sauter un autre train. Après l’explosion du 11 novembre 2023, j’ai su que la sécurité allait être resserrée. De plus, j’avais de nombreux problèmes personnels.
Je n’ai aucune rancune à l’encontre du peuple de Russie. Depuis [20]14, j’ai des désaccords sur ce qui se passe, mais ce n’est pas une raison pour haïr qui que ce soit.
Quand les moyens pacifiques d’influencer les décisions du gouvernement ne sont pas disponibles et la dissidence est criminalisée, certaines personnes émigrent, tandis que d’autres agissent. Peu importe la gravité du crime, la torture pendant un interrogatoire est inacceptable dans un État de droit. Électrocuter et frapper une personne arrêtée est quelque chose d’abject. La responsabilité incombe non seulement à ceux qui commettent de tels actes, mais aussi à ceux qui savent et ne font rien. »

Et, pour finir, je lirai une strophe de Nestor Makhno :
Même si, maintenant, ils nous enterrent,
Notre vérité ne sera pas balayée.
Elle surgira quand le moment viendra,
Et elle gagnera – je crois en ce jour !

Sources
https://danslabrume.noblogs.org/post/2025/03/11/rouslan-sidiki-raconte/
Rouslan Sidiki raconte comment il a fait dérailler un train et attaqué un aéroport militaire
http://www.furfur.me/furfur/freedom/freedom/218979-new_path
Enquête sur Nouvelle Voie
https://attaque.noblogs.org/post/2025/05/25/riazan-russie-lanarchiste-ruslan-sidiki-condamne-a-29-ans/
Déclaration finale de Sidiki
https://sotavision.world/etot-srok-suchestvyet-poka-zhiv-ya-ili-zhivo-gosudarstvo/
Interview Sota Vision
https://desk-russie.eu/2025/05/29/lourde-peine-pour-un-resistant-russe.html
Desk

Paru sur Rebellyon.info – Site collaboratif d’infos alternatives

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