Free All Antifa – Interview de Maja
Malgré un arrêt de la Cour Constitutionnelle allant à l’encontre de cette décision, Maja a été extradée vers Budapest par les autorités Allemandes il y a plus d’un an. Elle a en réalité été arrêtée à Berlin en décembre 2023 et remise en juillet 2024.
Elle fait partie des nombreuses personnes poursuivies par le Régime de Orban pour avoir mené des actions antifascistes contre le jour de l’honneur en février 2023.
Détenu.e dans une prison Hongroise, Maja vit depuis deux ans dans une cellule sans aucun contact social. C’est un système inhumain qui empêche même les formes les plus élémentaires de soutien réciproque.
C’est une matinée ensoleillée à Budapest. À quelques mètres du parlement, Maja T. est en détention. Iel est en isolement depuis deux ans. Le gardien de prison attend notre arrivée, nous guide au travers du hall des visites et nous attendons son arrivée. Un garde armé, un interprète et un agent pénitentiaire s’asseyent sur le côté gauche de la pièce. Maja arrive menottée, un carnet lilas en main et vêtue d’un t-shirt aux couleurs pastels, un sourire délicat sur le visage.
Comment ça va ?
Je suis vraiment très tendu.e. C’est étrange d’être ici maintenant, avec toi et toutes ces personnes alors qu’il y a à peine dix minutes j’étais dans ma cellule. Je n’ai parlé à personne depuis 25 heures. Mais je suis heureuse d’avoir un moment pour m’ouvrir et parler, même s’il m’est difficile d’exprimer comment je me sens et comment je vais.
Comment s’est passée la période entre février, moment où la peine de huit ans a été prononcée, et aujourd’hui ?
Je savais que je n’aurais pas pu rentrer chez moi après le verdict, mais cette période a marqué la fin d’une étape. Être au tribunal ce jour-là a été un cauchemar, mais, en même temps, j’ai ressenti la force de ma famille et de mes amies et amis.
C’était très beau de sentir le soutien et la solidarité des personnes. Par contre, j’étais plongée dans la réalité d’une profonde injustice orchestrée par un système dont la volonté est de détruire et réprimer.
Je ne pouvais que rester assise là, menottée, avec tous ces regards posés sur moi. Je me suis sentie piégé.e, je n’avais pas la possibilité d’exister en tant qu’être humain, seulement comme un objet à observer sur lequel projeter des idées.
Dans l’après-midi, j’étais à nouveau dans ma cellule, je cherchais à trouver la force et un nouvel espoir pour affronter la prochaine étape.
Assis.e dans le tribunal, je sentais proches de moi Gabriele, Ilaria et les autres coaccusé.e.s. C’était comme s’iels étaient là, à mes côtés. Je pensais à comment pouvaient se sentir Gabriele et Anna au moment de leur verdict.
Cette proximité m’a donné force et espoir. Je sais que nous traversons une période difficile de notre vie, une période durant laquelle notre liberté nous est volée. Mais il y a toujours la conscience de combien il est important de lutter parce qu’il y a tant de choses à perdre et nous constatons cette perte partout.
Après la dernière audience, j’ai réalisé que la prison n’est pas un cauchemar mais mon quotidien. Je me sens isolé.e, j’oscille entre deux réalités. J’aimerais rentrer chez moi mais je ne peux pas, je voudrais me sentir partie de cette communauté mais je ne peux pas.
Puis je perçois mes ressources, ma force, la solidarité dehors, et j’aimerais les partager avec les autres, mais il y a un mur devant moi et je ne sais que faire. Le système carcéral te prive de la possibilité d’exister en collectivité et de faire l’expérience de la solidarité. L’autre jour, j’ai entendu qu’un détenu dans une cellule voisine n’avait pas de pain, j’aurais voulu partager le mien, mais je ne pouvais pas.
Nous sommes contraint.e.s de subir des règles absurdes et cruelles qui n’engendrent que de la concurrence et de la solitude. J’essaie de lutter à ma petite échelle, notamment en créant des moments de légèreté. Je refuse de cesser d’espérer en une vie heureuse.
Après le verdict, je me suis senti.e désorienté.e et confus.e car je ne savais pas comment lutter. J’en ressens la nécessité mais en même temps j’en ai pas la possibilité.
Maintenant, j’ai appris que la lutte n’est pas toujours hausser le ton. On peut se battre à travers de petites choses. Je continue d’écrire des lettres dans lesquelles je décris ce qui se passe ici, et j’essaye de comprendre le système carcéral et le système autoritaire en Hongrie. Pour moi, la lutte signifie trouver des moyens de partager mes ressources avec les autres détenus car je vois comment on nous vole notre humanité. C’est difficile, je me sens souvent sans espoir.
Tes conditions de détention ont-elles changé depuis le verdict ?
Je suis toujours dans une cellule tout.e seul.e. J’ai été transféré.e dans une cellule au quatrième étage très semblable à la précédente, mais il arrive que je croise parfois d’autres détenu.e.s quand je marche dans le couloir et je peux, à l’occasion, échanger un sourire.
Puis j’entends leurs voix, je les entends discuter et je ne me sens plus si seul.e, malgré l’isolement.
J’ai la possibilité de m’entretenir par téléphone avec un psychologue allemand du ministère des Affaires étrangères. J’ai attendu ce rendez-vous près d’un an. Désormais, je peux parler à quelqu’un de ma situation en prison ainsi que de mes doutes et de mes émotions. Lorsque ma famille me rend visite ou que nous discutons au téléphone, je peux poser des questions et parler de choses belles sans les angoisser.
Que représentent pour toi l’arrivée du printemps et de l’été ?
J’ai ressenti la légèreté du printemps, le premier rayon de soleil en mars. Pendant au moins une heure par jour, lorsque je sors dans la cour intérieure, je peux voir le soleil. L’hiver a été long. La cour intérieure de dix mètres est le seul endroit où des plantes et des fleurs peuvent pousser, il y avait un arbre aussi mais ils l’ont coupé et maintenant il ne reste plus rien. Ce fut une journée triste pour nous.
Mais maintenant, bien sûr, il y a déjà des nouvelles petites plantes entre les murs.
Je perçois l’arrivée de la saison chaude à travers ma famille et mes ami.e.s, et leurs récits.
Je m’assieds là avec ma famille, iels me parlent de notre jardin à la maison et des légumes qu’iels ont plantés au potager. C’est ainsi que je ressens le changement de saison.
Quelles sont tes attentes et espoirs à présent ?
Je m’attends à un été très chaud fait d’attentes. Je sais que des mois doivent encore s’écouler jusqu’aux prochaines audiences qui débuteront en automne et je veux y être préparé.e.
En attendant, j’écris beaucoup. J’ai reçu une machine à écrire. Il a fallu un an pour qu’ils acceptent cette demande. Je suis assis.e 23 heures dans la cellule, devant mon bureau.
Je peux lire et écrire. Je suis très heureu.s.e de ce changement car j’ai quelque chose à faire. C’est le changement le plus important depuis le jour du verdict. J’espère toujours pouvoir rentrer chez moi. Je ressens un grand épuisement et une grande fatigue. Pas seulement en moi, mais aussi sur ma famille et mes ami.e.s.
Je veux que cette situation prenne fin pour tout le monde et j’espère pouvoir entamer un nouveau chapitre auquel je pourrai contribuer activement. Car, ici, je ne le peux pas.
Je sais que je suis important.e. pour ma famille et qu’iels sont impatient.e.s de me voir et d’être ensemble. C’est pour cela que c’est difficile pour moi ici, souvent, je ne ressens que de l’épuisement et il est donc difficile que germe alors l’espoir d’un changement.
Que signifie la résistance à notre époque ?
Résister, c’est défendre notre volonté de vivre, notre volonté de partager et défendre nos espaces, même si nous échouons dans cette tentative.
Résister, signifie avoir la possibilité d’aimer, car il nous est permis d’exister en liberté. Résister, c’est pouvoir agir ensemble, être capable de se soutenir à tour de rôle quand cela est nécessaire. Pour moi, la résistance signifie unir nos forces sans rien enlever aux autres, sans réprimer ni exploiter quiconque. Ça signifie ne pas perdre l’espoir et réaliser que même les situations les plus difficiles peuvent changer. Même s’il n’y aura pas une fin heureuse, il y aura des jours meilleurs si nous continuons à lutter.
Le changement de gouvernement en Hongrie suscite-t-il un nouvel espoir ? Penses-tu que cela puisse changer quelque chose ?
La nuit des élections, je sentais une grande tension dans l’air, comme lors du premier orage d’été qui te pousse à sortir danser sous la pluie avec des inconnus. J’ai entendu la musique dans la nuit, la foule. Je ressentais la joie des gens et leur envie de faire la fête.
Je nourris l’espoir qu’une période plus légère puisse arriver maintenant pour le peuple hongrois. Avec moins de répression, mais je ne crois pas que ce nouveau gouvernement changera ma situation. Les conditions des personnes détenues ne changent pas avec les gouvernements.
Peut-être que maintenant je ne suis plus l’ennemi.e. principal.e de ce gouvernement (comme je l’étais pour le Fidesz et Viktor Orbán). Peut-être que je suis descendu.e d’un échelon dans l’échelle des priorités.
En réalité, ce que je vois ici, ce n’est pas la haine mais l’indifférence. C’est comme une tension constante et subtile.
Jusqu’à présent, j’ai réussi à supporter la désillusion, à ressentir des moments de légèreté, à rire et à profiter des visites de ma famille.
Je sais que la désillusion n’est pas tout ce qui m’entoure et, s’il peut exister autre chose dans le monde, c’est juste juste et nécessaire de lutter.
Durant les derniers mois, j’ai tenté de nourrir la confiance en moi, sachant n’être jamais seul.e. Même si je ressens beaucoup l’épuisement, je cherche à cultiver la force et le courage en moi. Et pour cela, la confiance est nécessaire.
Le temps imparti pour l’entretien est fini, l’officier et le gardien nous communiquent que nous devons conclure.
Maja T. nous souhaite de nous rencontrer bientôt à l’extérieur, en liberté.
Nous échangeons les derniers sourires avant que Maja ne disparaisse derrière la porte du parloir, franchissant le seuil d’un monde qui nous est inaccessible.
Un monde qui constitue le quotidien de Maja T. depuis la nuit du 27 au 28 juin 2024, date de son extradition illégale (en février 2025, la Cour constitutionnelle allemande a statué de manière définitive que l’extradition vers la Hongrie était dépourvue de tout fondement juridique).
Maja vit et résiste en complet isolement.
Traduction spontanée de l’Italien d’une interview d’une journaliste de “il Manifesto”.
Article de Renverse