Antifasciste

Alpha Rise : de l’« entraide citoyenne » à la création de milices d’extrême droite

« Pas de violence, pas de politique » : c’est la promesse d’Alpha Rise, influenceur fitness qui a lancé des groupes d’« entraide citoyenne » pour protéger les commerces des « casseurs ». Mais dans les canaux Telegram qu’il a créés, notre enquête révèle une tout autre réalité : des militants de groupuscules néonazis et identitaires, des policiers et d’anciens militaires, des photos d’armes, des insultes racistes et des appels à l’affrontement. Le 24 octobre, plusieurs de ces groupes ont agressé des manifestants à travers la France.

« Si, lors d’une prochaine manifestation, vous voulez défendre votre business et que vous êtes seul, je viendrai vous aider. Et je ne serai pas le seul, je serai accompagné. Vu que l’État ne fait pas son travail, il va falloir qu’on le fasse à sa place ». Le 17 octobre, sur son compte Instagram, le coach fitness et acteur porno Alpha Rise, de son vrai nom Charlie Mombert, publie une vidéo dans laquelle il appelle à se mobiliser pour protéger les commerces des « pilleurs » et des « casseurs », pour suppléer la police et l’État qui, selon lui, « ne font rien ». En 48 heures, l’influenceur viriliste gagne plus de 15 000 abonnés sur Instagram.

Crâne rasé, gros bras, fleur de lys dans son pseudo, tatouages utilisés par l’extrême droite (comme démontré par le média montpelliérain Le Poing) et séjours réguliers à Dubaï : Charlie Mombert cultive une esthétique de force et d’assurance qu’il met au service de son discours sur l’ordre et la nécessité de prendre le relais d’institutions qu’il juge défaillantes.

Capture d’écran de la vidéo de l’influenceur appelant à se mobiliser pour défendre les commerces. En 48h, son compte instagram gagne 15 000 abonnés.

Sa vidéo, qui a depuis dépassé le million de vues, trouve rapidement un écho dans les sphères d’extrême droite. Dans les commentaires, plusieurs internautes appellent à la création de milices, encouragent à s’armer ou relaient des discours identitaires et racistes. Parmi ces commentaires, qui n’ont toujours pas été supprimés par le propriétaire du compte au moment de la publication de cet article, on retrouve par exemple :

« On partage !!! Force et honneur. Le vote est RASSEMBLEMENT NATIONAL !!! ILS N’AURONT PLUS LE CHOIX DE PARTIR EN ALGÉRIE SE FAIRE COUPER LES MAINS !!! »

« Très bonne idée, créons des milices de défense. »

« Organisons-nous car il n’y a pas assez de FDO [Forces de l’ordre, ndlr]. Prenez des haches et mettez-vous dans votre magasin en cagoule »

« Répandez du jambon et du saucisson »

« On va y venir de toute façon, soit milice, soit pétard à dégainer »

Aucun de ces commentaires racistes, incitant à la haine et à la violence, parmi les plus likés et donc parfaitement visibles sur le compte d’Alpha Rise, n’a empêché ni le média Legend de Guillaume Pley, ni la chaîne CNews, propriété du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré, d’inviter l’influenceur sur leurs médias, ce qui lui a permis de déployer sa stratégie de communication : rassurer le grand public sur le bien-fondé et la légitimité de ses actions de justicier autoproclamé, en se présentant comme un citoyen apolitique et pacifique, soucieux de venir en aide aux petits commerçants de sa ville.

Sur Legend, Charlie Mombert se dit consterné par la situation et dénonce des commerçants « délaissés » par un État qui « laisse les gens se défendre tout seuls », avant de caser que sa grand-mère aurait été « agressée », quatre semaines plus tôt, « dans les Ardennes », par « trois personnes en situation irrégulière sur le territoire français », amalgamant ainsi deux actualités qui n’ont rien à voir pour compléter son tableau du déclin de la France.

Sur CNews, l’influenceur tient à préciser que son initiative ne constitue en aucun cas une milice : il ne s’agit pas de « remplacer la police », assure-t-il, mais « juste de faire acte de présence ». Le présentateur le confirme aussitôt : « Évidemment, il ne s’agit pas de milice. Vous êtes très pointilleux sur ce point et évidemment, sinon on ne vous aurait pas donné l’antenne. »

72 heures après la publication de sa première vidéo, le coach sportif lance un site d » ‘« entraide citoyenne ». « Alpha Rise, c’est l’entraide citoyenne entre habitants et commerçants, dans chaque grande ville », promet la plateforme. Le principe déclaré : des volontaires se rassemblent devant des commerces qui en font la demande, pour assurer « une présence calme, nombreuse et visible ». Sur la légalité de leurs opérations, le site précise : « Se tenir aux côtés d’un commerçant, devant sa boutique et à sa demande, est un geste citoyen. Ce qui ne le serait pas, et que nous interdisons : porter des objets pouvant servir d’arme, s’organiser en groupe de type paramilitaire, contrôler ou retenir des personnes, se substituer à la police. »

Concrètement, le site recense 66 villes de France. Pour chacune, un lien permet de rejoindre un canal de discussion sur Telegram, où les volontaires se retrouvent pour s’organiser. Le mot d’ordre affiché : pas de violence. Et surtout : pas de politique. « Alpha Rise ne soutient aucun parti et ne vise aucun groupe de personnes. Nous soutenons les commerçants, quels qu’ils soient, et ceux qui les font vivre », peut-on lire sur le site web.

Le 22 octobre, deux jours avant les manifestations du 24, CNews fait la promotion du site Alpha Rise.
Capture d’écran

Selon Charlie Mombert, son projet de « groupe d’entraide citoyenne » est apolitique. Une affirmation qui contraste avec les utilisateurs qui prolifèrent dans les canaux de discussion qu’il a créés. Entrer dans cet univers revient à plonger au cœur de la haine de l’ultradroite. Les profils qui s’y retrouvent et les messages échangés donnent à voir des individus qui se constituent en véritables milices et qui semblent prêts à en découdre. Propos racistes, représentations antisémites, symboles nazis et néofascistes, glorification des armes de guerre, masculinisme, haine des antifascistes et des « gauchistes », appels à l’affrontement armé : loin de la simple entraide entre habitants et commerçants mise en avant par le site, certains échanges évoquent l’imaginaire de la guerre civilisationnelle, qui rapproche ces groupes de la dynamique milicienne dont Charlie Mombert se défend.

Parmi les membres de ces groupes, Blast a identifié des militants du groupuscule d’extrême droite Némésis, à Caen et à Paris, de l’UNI, un syndicat étudiant classé à droite et régulièrement associé à l’extrême droite, du groupuscule néonazi Active Club, ainsi que du mouvement identitaire Les Jeunes d’Oc (impliqué dans les agressions de manifestants le 24 octobre à Montpellier).Le média Le Poing avait, de son côté, déjà repéré certains de ces militants dans le groupe Telegram « Entraide Citoyenne Montpellier ». Dans ce pêle-mêle d’idéologies nauséabondes apparaissent aussi des policiers et d’anciens militaires.

Photos de profil des membres des groupes d’« entraide citoyenne » d’Alpha Rise
Document Blast

Des profils particulièrement inquiétants gangrènent ainsi ces groupes de discussion. Dans le groupe « Entraide Citoyenne Nice », par exemple, une personne qui affirme avoir été « 50 ans dans toutes les forces de sécurité et de sauvetage très…très spécialisé… », partage un message qu’il aurait envoyé à un ami disposant « d’outils de « jardinage » : « samedi […] je serais (sic) à l’endroit exact où les terroristes islamistes attaqueront, pas seulement la police, mais aussi tout ce qui sera Français, blanc, Chrétien… Il vas (sic) y avoir des morts dans la France entière… J’ai besoin au minimum de 6 manches de pioche pour éventuellement défendre ma vie et celles de mes concitoyens de mon immeuble. »

C’est un exemple parmi d’autres des nombreux messages appelant à s’équiper, voire à s’armer, dans la continuité des photos de profil de membres arborant toutes sortes d’armes : armes de guerre, battes de baseball, poings américains… Dans le canal Lyonnais, l’une des administratrices demande même aux membres de ne pas oublier de prendre des « serflex » pour attacher des manifestants.

Capture d’écran de messages des groupes d’« entraide citoyenne »

Autre profil préoccupant : celui d’un membre d’Active Club, un réseau transnational de groupuscules néonazis implantés dans plus de 25 pays. Structurés en petites cellules locales, ces groupes entraînent leurs membres aux sports de combat et diffusent une idéologie suprémaciste blanche et accélérationniste, et organisent régulièrement des actions violentes. Selon le Counter Extremism Project, le réseau cherche à constituer une force paramilitaire composée de nationalistes blancs susceptibles d’être mobilisés pour des actions coordonnées à grande échelle.

Charlie Mombert est-il au courant des profils et des affiliations de certains membres présents au sein de ses groupes ? Un élément pose en tout cas question : il a lui-même désigné les administrateurs des différents canaux. À Toulouse et à Montpellier, par exemple, les administrateurs qui l’épaulent sont membres des Frères Dissidents, un groupuscule souverainiste et complotiste. Charlie Mombert a par ailleurs été aperçu samedi 24 octobre à Montpellier aux côtés des « Jeunes d’Oc », un groupuscule identitaire d’extrême droite.

À Rouen, samedi 24 octobre, parmi les personnes qui ont répondu à l’appel d’Alpha Rise, des militants d’extrême droite ont violemment attaqué des manifestants. Parmi les assaillants, qui arboraient un brassard blanc (le signe distinctif des membres des groupes d’« entraide citoyenne »), on retrouve plusieurs personnalités bien connues des milieux d’extrême droite : Léo Rivière-Prost, alias « Gros lardon », l’un des leaders de la mouvance identitaire néonazie en France, connu notamment pour avoir fait partie des 80 néonazis qui ont mené une expédition punitive à Romans-sur-Isère. Mais aussi Bastien M., fiché S comme militant d’extrême droite susceptible de commettre des actions violentes, Jack, dit « Barberousse », le militant d’extrême droite Mathieu L. ou encore Augustin S., membre de la Cocarde.

Plus surprenant : on aperçoit également un certain Rodolphe Launay-Duval, candidat aux dernières municipales, douzième sur la liste de la droite et du centre, aux côtés de militants du groupe identitaire « Les Normaux ».

Certains participants affirment être d’anciens militaires ou d’actuels membres des forces de l’ordre, et devoir donc porter des cagoules afin de ne pas être reconnus.

Dans ces groupes, les discussions donnent aussi à voir les obsessions traditionnelles de l’extrême droite : islamophobie, rejet de l’immigration, homophobie et hostilité envers la gauche. Les insultes fusent : « Sale nègre », « gauchiasse ». À Nancy, un membre s’indigne que « Klein [le maire de Nancy, ndlr] prête la mairie pour une fête de l’association algérienne d’Europe… Ça aussi, c’est une honte », un autre membre, dont la photo de profil est un tatouage d’une croix celtique, renchérit : « Ok, vous ne voulez pas entendre parler de raciste, mais personnellement, je trouve inadmissible que la mairie organise la fête de l’Algérie un 1er novembre. » Un autre s’en prend à la députée Insoumise Mathilde Panot : « Elle me fatigue, la grosse Panot ». Un troisième laisse planer un sous-entendu douteux : « On n’a pas trop parlé de la politique ni de la religion des gens qui nous détruisent nos commerces… »

Quelques heures après la création du canal « Entraide Citoyenne Nancy », un lien partagé dans le groupe permet à ses membres de rejoindre un autre canal Telegram : les « Templiers de Nancy ». Celui-ci fonctionne sur le même principe que l’initiative d’Alpha Rise, et ses membres ont eux aussi arboré des brassards blancs le 24 octobre. Blast a également eu accès à ce canal, consacré à ce groupuscule apparu sur les réseaux sociaux au lendemain des manifestations du 17 octobre.

Ses membres se présentent comme des défenseurs des commerces, mais certains ont attaqué des manifestants pacifiques le 24 octobre, comme l’a déjà révélé Blast. Dans leurs échanges, les menaces sont explicites : « les coups à main nue c’est terminé c’est matraque télescopique et bombe lacrymo », écrit l’un. Un autre accompagne la photo de son poing fermé, orné d’une chevalière, de cette mise en garde : « celui là il vont goûter ». Les photos de profil de ce membre affichent également tout un répertoire de références associées à l’extrême droite : tatouages de croix celtiques, tee-shirts « Defend Europe » ou Lonsdale, clichés où il pose cagoulé, au stand de tir ou avec une batte de baseball, drapeaux Français, fleur de lys et croix de Lorraine.

Photos de profils de membres des groupes d’Alpha Rise

Dans de nombreuses discussions, les membres se disent déterminés à « évoluer », à être « de plus en plus nombreux », notamment à l’approche des prochaines manifestations lycéennes et contre la vie chère. Avec, souvent, une envie affichée de vengeance : « ils font les malins parce qu’il y avait 30 personnes mais quand il y en aura 200 ça va pas être la même. Moi présent prêt à en découdre je vous le dis », assure l’un des membres, tandis que d’autres écrivent : « Fini de ne rien dire depuis des années et de perdre ce pays peu à peu », « ils sont prêts quand ils vont voir 200 gars cagoulés », « ça va péter ». « Ils méritent des coups de boule », écrit un autre. L’administrateur du groupe des « Templiers de Nancy », lui, affiche clairement ses ambitions : « on va monter en puissance… Personne croyait en nous au début et pourtant on a réussi à mobiliser des gens, donc on va grossir et monter en puissance. »

Captures d’écran de messages du fil des « Templiers de Nancy ».

La traduction concrète de ces initiatives, ce sont des groupes qui prennent les allures de véritables milices privées, reconnaissables notamment à leurs brassards blancs. Le samedi 24 octobre, aux quatre coins de la France, des membres de ces groupes ont agressé des manifestants pacifiques. Au prétexte de la « défense des commerçants », ces groupuscules se sont arrogé le droit de faire justice eux-mêmes, agressant des citoyens dans les rues, sous le regard complaisant des policiers, comme l’a notamment révélé Blast.

De nombreux membres revendiquent le soutien des forces de l’ordre.

Ce mercredi 28 octobre, Charlie Mombert affirme sur son compte Instagram ne plus pouvoir envoyer de messages. Il se dit victime de diffamation et accuse le gouvernement de le censurer. L’homme se félicite publiquement des actions menées samedi et appelle à les renouveler.

Pierrot Lespagnard

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