Audiovisuel : L’extrême droite en guerre contre la presse et la culture
10 août 2026 par Commission journal AL
La commission Alloncle contre l’audiovisuel public a été l’occasion de rappeler la haine qu’alimente l’extrême droite contre la presse publique et les médias indépendants. Mais elle n’est que le sommet de l’iceberg du programme de l’extrême droite au sujet de la presse et de la culture, qu’elle entend effacer et mettre au pas.
Le 27 avril se clôturait la Commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, plus souvent désignée comme la Commission Alloncle, du nom de son rapporteur, le parlementaire d’extrême droite Charles Alloncle. Cette commission fantoche aura pendant plus de quatre mois servi de tribune à l’extrême droite pour promouvoir ses idées sur la presse, entre attaque de l’audiovisuel public et rejet de tout journalisme d’investigation indépendant.
Au cœur de ce cirque, une idée récurrente de l’extrême droite : l’audiovisuel public ne serait qu’un repère de gauchistes, complètement verrouillé idéologiquement et antidémocratique, où une petite élite se répartirait des postes. Si l’idée peut faire sourire à gauche quand on connaît l’orientation de plus en plus droitière de France Télévision et de Radio France, elle n’est en vérité que le vernis narratif d’un projet de longue date du RN et des autres partis fascistes : privatiser l’ensemble de l’audiovisuel public, mais également supprimer l’ensemble des subventions et des aides à la presse. En résumé, remettre entièrement au secteur privé le secteur de l’information.
Fausses solutions et vrais problèmes
Ce projet vise à la fois à museler les services d’enquête qui révèlent régulièrement la réalité des magouilles de l’extrême droite, mais aussi à supprimer autant que possible la pluralité politique dans les médias : pas besoin d’une presse d’État quand quelques milliardaires sont ravis de financer un petit empire médiatique au diapason des idées fascistes. Une presse privée qui participe d’ailleurs activement à attaquer l’audiovisuel public : Radio France et France Télévision ont déposé plainte en novembre contre CNews, Europe 1 et le JDD – tous propriété de Bolloré – pour une « campagne de dénigrement » menée conjointement à l’ouverture de la Commission d’enquête.
La Commission Alloncle a abouti ce mois de juin à une proposition de loi « visant à prévenir les conflits d’intérêts » dans les médias publics [1]. La manœuvre est perverse, utilisant l’argument de la transparence pour participer à fragiliser l’audiovisuel public, en vue de sa privatisation dont rêve l’extrême droite. Mais il faut aussi dire que cette démarche s’appuie sur les failles et les dysfonctionnements réels de l’audiovisuel public : salaires mirobolants des stars des plateaux, conflits d’intérêts et entre-soi sont autant de réalités qui servent de marche-pieds à l’extrême droite. Des situations qui n’ont jamais été combattues par les gouvernements, qui les ont même aggravées. Après tout, peut-on vraiment compter sur l’État pour assainir l’audiovisuel public, alors que les gouvernements et les élu·es auront toujours intérêt à chercher à garder la main sur leur fonctionnement ? Ni étatique, ni privée, une alternative libertaire au fonctionnement actuel de l’audiovisuel public reste à inventer. Elle devra assurément se construire à la base, par la démocratie directe, et faire l’objet d’un contrôle collectif de son action. Penser ces alternatives n’est pas un travail abstrait et utopique, mais une nécessité pour proposer un contre-discours aux attaques démagogiques et autoritaires de l’extrême droite. Ces attaques sont loin de se limiter à la France : partout où elle monte en puissance, l’extrême droite cherche à attaquer l’audiovisuel public et les médias indépendants.
Fascistes partout, presse libre nulle part
Aux États-Unis, Donald Trump a, dès les premiers mois de son second mandat, fait adopter un décret demandant la fin du financement de deux réseaux audiovisuels publics majeurs [2], le Public Broadcasting Service (PBS) et la National Public Radio (NPR). La raison ? Ces médias seraient trop partiaux, et coûteraient trop cher à l’État : les mêmes arguments qu’en France. En Angleterre, c’est la BBC qui est sous le feu des attaques, sous des reproches similaires. Suite à une polémique concernant un montage vidéo d’un discours de Donald Trump, son directeur général et sa responsable de l’information ont été poussé·es à la démission en novembre.

Crédits : Wikimedia/Midx1004
Mais en France, les attaques de l’extrême droite ne se limitent pas à l’audiovisuel public. Le 8 avril, le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) annonçait suspendre son Fonds d’aide à la création sur les plateformes sociales. Anciennement appelé CNC Talents, ce dispositif subventionnait à hauteur de 3 millions d’euros par an la création de contenus sur internet depuis 2017 : de nombreux et nombreuses créatrices de contenus de vulgarisation scientifique ou d’actualité en bénéficiaient, mais aussi des structures comme le média antiraciste Histoires crépues, ou le journal Streetpress. La raison de cette suspension ? Une vague d’attaques de l’extrême droite sur la base d’accusations de partialité, relayées par des figures comme Marion Maréchal ou François-Xavier Bellamy, qui ont abouti à des menaces contre des agents et agentes du CNC.
Imposture sociale
Que ce soit à l’Assemblée, contre le CNC, ou dans le programme du RN, les voix de l’extrême droite portent en réalité une vision unifiée et cohérente de la presse et de la culture. Elles ne les voient que comme des outils au service du nationalisme et de l’autorité de l’État et du capital. Toute autre conception du journalisme ou de la création culturelle est perçue comme au mieux inutile, au pire néfaste. Dans le programme du RN, la presse n’est d’ailleurs évoquée que pour parler de la privatisation de l’audiovisuel public. Le mot culture, quant à lui, n’apparaît pas, remplacé par la seule référence au « patrimoine » : la préservation de quelques vestiges du passé, censés incarner le roman national [3]. Le message a le mérite d’être clair : pour le RN, un bon artiste est un artiste mort.
Partout où il a été élu localement, le RN a attaqué les médias locaux et le financement de la culture, définançant les bibliothèques publiques, les manifestations culturelles et les espaces d’enseignement de pratiques artistiques. Le discours du RN tient encore une fois de l’imposture : s’il dénonce à tour de bras l’entre-soi des milieux culturels, leurs propositions ne feraient qu’aggraver ce problème, en rendant la culture encore plus élitiste et difficile d’accès. Une politique parfaitement cohérente pour un parti dont les inégalités sont à la fois le projet et le carburant.
N. Bartosek (UCL Alsace)