Internationale

Gênes 2001 : Quand le monde d’en bas défie le monde d’en haut

La rencontre du G8 à Gênes, du 19 au 22 juillet 2001, devait être un sommet de plus où les puissants du monde se réunissent derrière des murs, des zones rouges, des cordons policiers. Elle est devenue l’un des épisodes les plus sombres de la répression contemporaine en Europe — et l’un des moments les plus intenses de résistance populaire contre le néolibéralisme. Amnesty International parlera plus tard de « la plus grave violation des droits humains dans un pays occidental depuis la Seconde Guerre mondiale ».


Contexte : le néolibéralisme avance, les peuples reculent.

En 2001, le monde bascule à droite : George W. Bush vient d’être élu, Berlusconi revient au pouvoir en Italie, et les politiques néoconservatrices s’installent durablement. Dans ce climat, les médias Italiens dépeignent les militants altermondialistes comme des fauteurs de troubles, préparant le terrain à une répression massive. 25 000 policiers sont déployés dans une ville dont la topographie — ruelles étroites, collines, quartiers serrés — rend tout contrôle explosif.

19 juillet : les migrants ouvrent la marche

La première journée est pacifique : une grande manifestation pour les droits des migrants traverse la ville. Mais déjà, les forces de l’ordre testent leurs dispositifs, encerclent, intimident. La tension est palpable.

20 juillet : la zone rouge, la colère et un meurtre d’État

Le 20 juillet, les manifestants tentent d’approcher la zone rouge, un périmètre militarisé où se tiennent les chefs d’État. Les affrontements éclatent partout dans la ville. C’est ce jour-là que le carabinier Mario Placanica tue Carlo Giuliani, 23 ans, d’une balle dans la tête, avant que le véhicule des forces de l’ordre ne roule sur son corps.

Carlo devient le symbole d’une génération qui refuse de se laisser écraser — littéralement — par les logiques de domination.

21 juillet : 300 000 personnes, une ville en état de siège

Le lendemain, une immense manifestation unitaire rassemble 300 000 personnes. Le cortège est multicolore : Syndicats, ONG, Anarchistes, Féministes, Ecologistes, Etudiants, Collectifs de Quartiers, Réseaux Internationaux. Mais la police transforme la ville en champ de bataille. Les charges sont brutales, les tirs tendus se multiplient, les provocateurs infiltrés (black blocs ou faux black blocs) servent de prétexte à une répression indiscriminée.

Nuit du 21 au 22 juillet : l’enfer de l’école Diaz

C’est l’un des épisodes les plus documentés et les plus terrifiants.

L’école Armando Diaz, où dorment des militants, journalistes et observateurs, sert de centre logistique au Genoa Social Forum. Peu avant minuit, 346 policiers et 149 carabiniers encerclent le bâtiment. Ils y pénètrent en hurlant, matraques levées, visages masqués. Ils frappent des personnes endormies, sans distinction. Résultat :

  • 93 arrestations,
  • 61 blessés graves,
  • Plusieurs personnes dans le coma,
  • Des preuves fabriquées par la police pour justifier l’assaut (cocktails Molotov déposés après coup) .

La Cour Européenne des droits de l’homme condamnera plus tard l’Italie pour torture et traitements inhumains.

l’école Diaz 2001

Bolzaneto : la torture comme méthode

Les manifestants arrêtés à Diaz sont transférés à la caserne de Bolzaneto, transformée en centre de détention. Ils y subissent :

  • Coups de matraque,
  • Humiliations sexuelles, (Plusieurs filles devaient tourner nues sur elles-mêmes sous les rires des policiers.)
  • Menaces de viol,
  • Brûlures de cigarette,
  • Obligation de chanter des hymnes fascistes,
  • Privation de soins,
  • Positions douloureuses imposées pendant des heures.
  • Une jeune femme s’est vu retirer son piercing vaginal, malgré ses règles, devant cinq personnes

Un infirmier témoignera :

« J’ai assisté à des choses que je croyais inimaginables. Pour certains, c’était un vrai lynchage. »

Lorenzo Guadagnucci, journaliste Italien a subi cette nuit-là la brutalité policière, il témoigne en 2013 dans Courrier International.

Bilan : un mort, des centaines de blessés, une ville traumatisée.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :

  • 1 mort (Carlo Giuliani),
  • 600 blessés, dont une soixantaine grièvement,
  • 350 arrestations,

Des dizaines de banques, agences immobilières et symboles du capitalisme détruits,

Une ville transformée en zone de guerre

Dix militants identifiés ont été condamnés à de lourdes peines de prison, allant jusqu’à quinze ans d’emprisonnement, tandis que les policiers accusés de violences sont amnistiés. Lors du procès, leurs avocats ont souligné la « disproportion abyssale des peines entre des dommages causés à des biens et ceux infligés à des personnes ».

Carlo Giuliani 23 ans

Héritage : Gênes n’est pas finie

Gênes 2001 n’est pas qu’un épisode de violence policière. C’est un moment où le mouvement altermondialiste a montré sa force, sa diversité, sa capacité à articuler une critique globale du système économique. Comme le rappelle l’historien Gabriele Proglio, Genova 2001 reste un point de référence pour les mouvements contemporains, des luttes anti-guerre aux mobilisations pour la Palestine.

Le slogan de l’époque résonne encore : « Un autre monde est possible. »

Conclusion militante : ce que Gênes nous dit encore aujourd’hui

Gênes 2001 n’est pas un souvenir poussiéreux. C’est un avertissement. Quand les puissants se barricadent derrière des murs, des zones rouges et des armées, quand les médias criminalisent les mouvements sociaux, quand la police se croit au-dessus des lois, alors la démocratie vacille.

Mais Gênes nous dit aussi autre chose : qu’un peuple organisé, déterminé, capable de solidarité, peut faire trembler les puissants. Qu’une ville entière peut devenir un cri. Qu’un jeune homme, Carlo Giuliani, peut devenir un symbole mondial de résistance.

Gênes n’est pas finie. Elle continue dans chaque lutte contre l’injustice, chaque rue qui se soulève, chaque voix qui refuse de se taire.

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