Sardasht, 28 juin 1987 : anatomie d’un crime chimique
Une ville kurde prise dans la guerre Iran‑Irak
Sardasht est une ville kurde d’environ 12 000 habitants, située dans la province Iranienne de l’Azerbaïdjan Occidental, à quelques kilomètres de la frontière Irakienne. Durant la guerre Iran‑Irak (1980‑1988), cette région frontalière est régulièrement bombardée, mais Sardasht reste une ville civile, sans installations militaires majeures. Le régime Irakien de Saddam Hussein, déjà engagé dans une stratégie d’épuisement total de l’Iran, a recours aux armes chimiques depuis 1980, malgré le Protocole de Genève de 1925, qui interdit leur usage.
28 juin 1987, 16h30 : le ciel se charge de gaz moutarde
En fin d’après‑midi, quatre quartiers densément peuplés de Sardasht sont visés par deux vagues de bombardements. Les avions Irakiens larguent des bombes contenant du gaz moutarde, un agent vésicant qui brûle la peau, les yeux et les voies respiratoires. Les habitants, surpris en pleine journée, sont directement exposés. Contrairement à d’autres attaques chimiques de la guerre, Sardasht n’est pas une zone militaire : ce sont des familles, des enfants, des personnes âgées qui inhalent les gaz toxiques.
Une catastrophe immédiate : morts, brûlures, suffocations
Les effets du gaz moutarde sont rapides et atroces :
- Brûlures profondes de la peau,
- Cécité temporaire ou permanente,Cœdèmes pulmonaires,
- Suffocation.
Les hôpitaux locaux sont rapidement débordés. Les médecins improvisent des soins d’urgence, souvent sans matériel adapté. Les chiffres établis par les sources internationales indiquent :
- 130 morts (dont 109 civils),
- 8 000 personnes exposées,
- Des milliers de blessés souffrant de séquelles à vie.
Certaines victimes meurent dans les jours suivants, faute de traitement. Les sauveteurs eux‑mêmes sont intoxiqués en portant secours aux habitants.
Une première historique : une ville civile gazée
Sardasht devient la première ville au monde, après Hiroshima et Nagasaki, à subir une attaque de destruction massive contre une population civile. L’attaque est immédiatement dénoncée par l’Iran comme un crime inhumain, mais la communauté internationale reste largement silencieuse. Les États‑Unis, alliés stratégiques de l’Irak à l’époque, s’opposent même à une condamnation ferme du Conseil de sécurité de l’ONU.
Les séquelles : une ville qui continue de suffoquer
Le gaz moutarde n’est pas seulement mortel : il provoque des maladies chroniques qui peuvent durer toute une vie. Des décennies après l’attaque, les survivants souffrent encore :
- Cancers,
- Maladies respiratoires chroniques,
- Lésions oculaires,
- Maladies de peau,
- Affaiblissement du système immunitaire.
En 2006, un quart des habitants de Sardasht souffrent toujours de séquelles graves.
6. Silence international et absence de justice
Malgré l’ampleur du crime, aucun procès international majeur n’a été consacré spécifiquement à Sardasht. Saddam Hussein, responsable de multiples attaques chimiques contre les Kurdes (dont Halabja en 1988), bénéficie longtemps d’une impunité diplomatique, soutenu par plusieurs puissances occidentales et arabes durant la guerre.
Les familles des victimes réclament encore justice, reconnaissance et réparation.
7. Mémoire kurde : Sardasht, symbole d’une souffrance collective
Chaque année, le 28 juin est commémoré comme un jour de deuil et de résistance. Pour les Kurdes, Sardasht est devenue un symbole :
- De la violence chimique,
- De l’abandon international,
- De la résilience d’un peuple persécuté.
Les survivants témoignent pour que ce crime ne soit jamais oublié. L’attaque est aujourd’hui reconnue comme un crime contre l’humanité, même si aucune juridiction internationale n’a encore jugé ses responsables.
Un crime inscrit dans l’histoire, mais pas dans les tribunaux
L’attaque chimique de Sardasht n’est pas seulement un épisode de la guerre Iran‑Irak : c’est un crime délibéré contre une population civile, un acte de terreur d’État, et l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire kurde contemporaine. Près de quarante ans plus tard, la ville porte encore les traces physiques et psychologiques de ce bombardement, tandis que la justice internationale, elle, n’a jamais pleinement répondu à l’ampleur du crime.
